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" Le risque du pire "

Intervention lors de la session interprofessionnelle

" Violence et délinquance des mineurs.

Constats, Enjeux et Perspectives... Pour éviter le pire !"

Le 12 Juin 2001

Rémy Siret

Enseignant-chercheur, ENAP/ERC

 

Je voudrais apporter 2 précisions préalables :

  • le contexte de cette réflexion. Il est double. Elle s'inscrit dans le cadre du travail que l'équipe pluridisciplinaire de recherche de l'ENAP entreprend sur la violence en prison, et d'autre part dans le cadre de l'Équipe de Recherche Clinique de Toulouse qui réalise une recherche sur la violence en France et en Colombie, et qui va prochainement entreprendre un travail de recherche sur la violence dans les deux institutions que sont l'hôpital psychiatrique et la prison, en liaison avec l'ENAP.
  • l'approche clinique dont il sera question, n'est pas une approche de criminologie clinique et n'est pas non plus forcément une approche de psychologie clinique, c’est une approche par la psychanalyse de la question du lien social au travers de ses accidents, de ses ruptures, de ses symptômes. Et là vient prendre place la question de la violence.

" Violence des mineurs. Constats, enjeux et perspectives... Pour éviter le pire ! ". Le sous-titre me semble particulièrement bien inspiré car " le pire ", c'est bien ce dont nous parlons. D'abord dans le fait d'avoir devant certaines manifestations de violence, l'impression d'être au bord d'un précipice et d'y perdre les coordonnées du sujet, mais aussi dans le fait que le pire nous situe d'emblée dans la dimension humaine. En effet, peut-on s'attendre au pire de l'animal ? - Non, ses comportements que l'on dira violents s'inscriront dans certaines finalités (se défendre, chasser, s'imposer,...), dans certaines séquences de comportements, c'est à dire toujours dans certaines limites.

Concernant l'homme, la violence n’est pas réductible à des comportements qui s'expliqueraient en terme de coûts et de bénéfices, de façon utilitaire, comme certains le laissent entendre, comment expliquer les actes de barbarie, les auto-destructions. Il n'y a que l'homme pour ne jamais tarir en invention, en raffinement dans la cruauté et la violence, en pure jouissance, sans autre forme d'utilité. Le pire est le propre de l'homme. La question que l'on peut alors se poser est de savoir si cet injustifiable, insoutenable, inexplicable, constitue un déclin, un raté, une défaillance de la civilisation. La position de Freud était là dessus très nette. La guerre, la cruauté, sont inhérentes à la civilisation, comme contradiction entre les exigences pulsionnelles du sujet et les exigences sociales, et plus foncièrement comme manifestation au niveau social de ce qu'il a mis en évidence au niveau du sujet : la pulsion de mort. Lacan relance ces positions en reprenant la question de la pulsion de mort au travers du concept de jouissance en ajoutant qu’il n'est de sujet que comme sujet social ( c’est-à-dire dans un rapport à l’Autre) et où la jouissance est ce qui fait obstacle au lien social, sauf à être pris dans des discours qui apparaissent comme des modalités de traitement de la jouissance, sauf à apparaître dans des symptômes qui apparaissent comme des modes d'inscription de la jouissance. C'est notamment pour cette raison que je m'attacherai à examiner certaines notions, certains concepts, pris dans des discours (juridique, pénitentiaire, politique, médical,...), et tenterai de leur redonner un éclairage susceptible d'éclairer le symptôme dont elles participent.

• La notion de risque est d'abord. Elle est attachée à la notion de danger et plus spécifiquement à la notion de répétition. On parlera de récidive légale sur le plan pénal, de réitération sur le plan psychiatrique, de rechute sur le plan médical, de reproduction sur le plan sociologique. Sur le plan pénitentiaire la notion de prévention de la récidive est venue se substituer à la notion d'insertion ou de réinsertion. La notion d'insertion, il est vrai, ouvre un débat délicat : qu'est-ce qu'être inséré ? Est-ce avoir une famille ?

Les violences familiales sont-elles un mode d'insertion ? Les familles disloquées sont-elles synonymes de non-insertion ? Est-ce avoir un travail? Ceux qui n'ont pas de travail sont-ils forcément non insérés ? Celui qui passe sa vie au travail montre-t-il un modèle d'insertion ? Être inséré signifie-t-il être dans le lien social ? Une marginalité ne peut-elle être un mode de lien social ? Être complètement dans la logique de consommation et de profit ne marque-t-il pas une rupture du lien social ? Bref, la question de l'insertion pose la question de la position qu'occupe le sujet dans le lien social, sa façon d'y loger sa particularité, sa jouissance et de faire place à l'autre. Et cette question ouvre en même temps pour le professionnel une question d'éthique, sa position de sujet, son rapport à la jouissance. Réfléchir en terme de prévention de la récidive dispense de tous ces questionnements. Et ceci, sous couvert de discours pragmatiques et de discours scientifiques. Pragmatique : peut importe finalement ce qui arrive au sujet à partir du moment où il ne récidive pas. Poussée à l'extrême, cette logique révèle son cynisme : un sujet qui se suicide constitue une réussite totale en matière de risque de récidive. Scientifique : cette démarche consiste par exemple à mettre en place des dispositifs, des programmes et à les évaluer au regard des résultats statistiques en matière de récidive. Ainsi peut-on militer pour l'abolition de la peine de mort en démontrant, au travers d'études sur la délinquance entre les états possédant et les états ne possédant pas la peine de mort, que celle-ci n'a aucune valeur dissuasive. Et si les résultats avaient été inverses ? N'y a-t-il pas là le même cynisme qu'à s'interroger sur ce qui est le mieux pour la personne entre l'injection létale et la chaise électrique ? N'y a-t-il pas avant tout une question d'éthique, celle du statut du sujet humain, celle de la légitimité (à tuer). La notion de risque en se centrant sur la récidive essaie de rationaliser, de maîtriser et calculer le danger, la jouissance, alors même que cette politique de prévention de la récidive est mue par l'émotion collective, l'opinion publique, la vindicte populaire, au travers du plus archaïque sentiment d'angoisse et d'insécurité. La notion de prévention de la récidive est un point aveugle : on mettra au pilori le délinquant sexuel sans s'émouvoir outre mesure que l'on fasse du chiffre d'affaire sur des enfants qui exhibent le narcissisme de leurs parents (graine de star ou graine de champion). On s'insurgera sur l'ingérence des caméras dans la vie publique tout en allant se repaître avec jubilation du voyeurisme de loft story. Que le spectateur (que nous sommes) soit un peu pédophile, voyeur ou sadique : Non ! C'est l'autre le monstre ! La violence se nourrit d'elle-même, s'auto-alimente : la violence du spectacle télévisé alimente les contreverses, qui font monter l'audimat, qui renforce le spectacle. Et le cynisme est là, qu'au travers de cette violence, les gens trouvent un lien social, un sujet de discussion et de rencontre, et je ne fais peut-être pas autre chose en ce moment ! La violence peut être un mode de lien social. Et à l'inverse une absence de violence peut marquer une rupture du lien social. Un chef d'établissement pénitentiaire me disait qu'il n'y avait plus de mouvement collectif, que c'était bien pour l'administration pénitentiaire, mais que cela était très inquiétant car manifestait l'incapacité des personnes à se concerter, à s'entendre, à parler, à entrer en relation, entre-eux et avec les autres : une violence solitaire.

  • La notion de risque recoupe donc la notion de dangerosité mais aussi la notion de vulnérabilité. La personne à risque est aussi bien la personne dangereuse que la personne en danger, voire la personne dangereuse pour elle-même. Dimension d'autant moins à oublier que le suicide est la seconde cause de mort chez les jeunes derrière les accidents de la route à propos desquels d'ailleurs les experts se demandent dans quelle mesure ils ne relèvent pas de comportement de prise de risque. Je n'ajouterais pas à cela la question de la toxicomanie. Il convient également de noter que les jeunes dits dangereux sont les premiers exposés à leur violence. En agglomérant la notion de dangerosité et de vulnérabilité, la notion de risque agglutine la violence en tant qu'elle est agie et la violence en tant qu'elle est subie. Et c'est là une difficulté de la violence, celle de la distinction de la position d'auteur et de victime. Il convient sûrement de voir là une des raisons du succès du pénal dont il est attendu précisément qu'il nous rassure en mettant le mal hors de nous, en identifiant sans ambiguïté des victimes et des coupables. Mais plus encore, il est attendu qu'il nous offre la victime comme figure d'identification. La victime est le sujet moderne exposé à l'Autre jouisseur, qui trouvera dans celle-ci et plus particulièrement dans l'enfant victime, l'image idéale d'une innocence immaculée que ce soit l'enfant abusé ou l'enfant myopathe. Cette adoration, dans le spectacle médiatique, touche à l'obscénité et impose le totalitarisme des bons sentiments. La notion de risque tente de disjoindre et confond, en même temps, la victime et l'agresseur, l'innocent et le coupable, et même plus en assimilant la victime à l'agresseur. Nous pourrions prendre pour exemple les propos d'Elisabeth Guigou le 30 septembre à l'Assemblée Nationale dans la présentation du projet de loi concernant la prévention et la répression des infractions sexuelles : " Si l'on veut s'attaquer à la récidive des délinquants sexuels, il faut empêcher parallèlement que les victimes, qui ont eu une sexualité perturbée pendant de trop nombreuses années ne deviennent elles-mêmes, plus tard, des délinquants. Il s'agit là d'une forme de récidive qui se transmet par les victimes ". Ces remarques apportent évidemment un éclairage un petit peu différent sur la prise en compte des victimes dans le pénal. Avec la notion de risque, nous entrons, tout en nous en défendant, dans l'univers sadien de la violence d'une société régit par l'impératif de jouissance où tout se réduit au consommable dans une course effrénée vers toujours plus de jouissance. Le sujet moderne est tout entier pris dans des rapports de consommation qui écrasent le désir sur le besoin. Immédiateté d'une jouissance en flux tendu qui sature le manque au moyens d'objets toujours plus adéquats à le satisfaire. Logique du toujours plus, du toujours pire, qui conduit aux pratiques les plus extrêmes pour trouver des limites à cotoyer le réel et la mort, et qui conduit aussi à toutes les formes d'addictions (drogue, jeu, sport, travail, sexe, etc ...) qui dispensent du désir et de la relation. Le sujet contemporain est un toxicomane. La véritable victime dans tout cela c'est le Sujet, c'est le désir, c'est le lien social. Car le désir c'est précisément ce qui préserve le sujet de la Jouissance.
    • On parle également de " réduction des risques ". Belle expression, qui en même temps est un bel aveu d'impuissance qui dit en l'espèce : faute de pouvoir résorber le risque, la violence, la jouissance, nous pouvons tenter de la décontaminer socialement! La toxicomanie, mais pas le sida, l'alcool mais pas au volant. Logique peu contestable sur l'exemple mais qui révèle ce déni de la jouissance qui consiste à vouloir une peine de prison mais sans souffrance, une peine afflictive et infamante mais respectueuse de la dignité humaine, ou un maintien de l'ordre mais sans l’usage de la force. Une telle position participe d'un refoulement de la violence qui veut nous faire croire que la jouissance peut s'inscrire dans le principe du plaisir. Je pense que ce type d'injonction paradoxale contribue très certainement au malaise des personnels chargés à titre divers de maintenir l'ordre. Les principes de dignité, de proportionnalité, de nécessité ne sont pas en soi contestables, au contraire, ce qui l'est, c'est de mettre ces professionnels dans l'impossibilité d'inscrire la violence qu'ils rencontrent et celle qu'ils doivent produire dans une parole . On s'étonnera après qu'il y ait d'un côté des discours et de l'autre des pratiques, que le malaise soit indéfinissable voire qu'il y ait des débordements de cette violence sur les autres ou sur les agents eux-mêmes. La jouissance qui ne peut être prises dans les mots, dans un lien, resurgit dans le réel, dans les actes. Elargissons le champ. Du côté de la productivité effrénée, nous avons la vache folle, du côté de l'urbanisme débridé, les inondations, du côté de la vénération de l'enfance, le pédophile.
    • Dans le cadre de la réduction des risques on peut aborder ce que l'on nomme " la tolérance zéro ". Quelle différence y a-t-il entre la tolérance zéro et l'intolérance ? La tolérance zéro c'est le fait d'exiger, d'interdire ou de sanctionner tout ce qui peut l’être. Ce qui caractérise la tolérance zéro par rapport à l'intolérance c'est son automaticité, son indifférence, aux motifs ou aux circonstances, donc au sujet. Ne rien laisser passer et appliquer de façon automatique ce qui en résulte. Au EtatsUnis cela a donné lieu au " sentencing guidelines " où la peine se déduit automatiquement d'un barème qui croise le type d'infraction et la récidive. C'est aussi le " Three strikes and you're out " inspiré du base-ball (" trois prises et tu es retiré du jeu ") : il s’agit d'une sentence minimale automatique (de 25 ans à la perpétuité) à la troisième infraction. Ainsi en 1995 en Californie un homme de 27 ans a été condamné à 25 ans de prison pour vol d'une pizza (il avait été condamné deux fois auparavant pour vol et possession de drogue). La tolérance zéro c'est le rêve de pouvoir traiter mathématiquement la violence et d'un autre côté l'éviction de toute forme de subjectivité aussi bien du côté de l'infracteur, que du policier ou du juge.
    • La réduction des risques c'est aussi d'un autre côté l'évitement de toute prise de risque. Entreprendre une action de maintien de l'ordre, de prévention ou d'insertion n'est possible qu'en acceptant de prendre un risque, celui de s'adresser à un sujet qui comme tel n'est pas totalement maîtrisable ni prévisible. Le risque zéro c'est par exemple ne plus poser des interdits mais des impossibilités. Jamais dans une détention vous ne verrez marqué sur une porte accès interdit, la porte sera tout simplement impossible à ouvrir. C'est très précisément la logique de la prison remplacer les limites symboliques par des limites réelles. Mais songeons aux portes du métro parisien qui empêchent le passage par-dessus le portillon, pensons aux grillages anti-suicide de Notre-Dame. Or l'interdit c'est justement l'inter-dit l'inscription dans une relation, une inter-position, une dimension signifiante alors que l'impossible c'est la confrontation à un réel sans Autre que ce soit un mur ou un barème . Elargissons une nouvelle fois le champ. Que voit-on se produire : des obligations de résultat se substituer à des obligations de moyen, la possibilité pour quiconque d'être mis en cause personnellement, la prolifération des normes, un "harcèlement textuel ". A côté du Charybe de la récidive, il y a le Scylla du droit.
    • La notion de risque n'est pas sans affecter la notion de responsabilité. En effet, le risque déconsidère l'acte, faisant passer d'un problème de gravité de l'acte à celui d'une probabilité en matière de récidive. Le Code Pénal lui-même dit ceci (Art. 132-16-1) : " Les délits d'agression sexuelle et d'atteinte sexuelle sont considérés, au regard de la récidive, comme une même infraction. ". Exhibitionnisme ou viol, ce n'est plus l'acte qui importe mais sa catégorie au regard de la récidive. D'autre part, le passage de la responsabilité à la dangerosité est le passage d'un acte dont le sujet a à répondre, qui se rapporte à une histoire, à des événements dans lesquels il s'insère, à une catégorie criminologique qui le fixe dans un déterminisme dont il ne peut répondre, à un destin dont il ne peut se défaire, à la répétition, à une jouissance qui traverse les générations. Le sujet n'est plus en position de pouvoir répondre de ses actes, mais seulement de pouvoir donner corps au savoir de l'expert. Et en plus, le sujet est foncièrement innocent puisque contraint par des chaînes de déterminants qui le dépasse. La pire innocence!
  • En effet, la notion de responsabilité renvoie à celle de culpabilité. La loi du 15 Juin 2000 vise à garantir la présomption d'innocence. Mais peut-on garantir l'innocence ? Dès qu'il y a soupçon, celle-ci apparaît de peu de consistance. Et peut-on prouver son innocence ? En droit précisément la présomption est une dispense de preuve. C'est qu'en effet, on ne peut pas prouver son innocence, tout au plus peut-on prouver sa non-culpabilité. On peut dire que dans le cadre d'une procédure pénale il n'y a pas d'alternative innocent/coupable, mais coupable/non-coupable. En fait la meilleure façon de prouver son innocence c'est d'être victime. La défense le sait bien qui plaide soit victime d'une accusation mensongère, soit victime de circonstances atténuantes. Le droit pénal polarise les positions entre coupable et victime, et la victime est la seule figure de l'innocence. Ce qui montre bien l'impasse du pénal à renouer, seul, un lien social qui se présente là sous des rapports de jouissances, le lien social demandant une relation partagée à la jouissance. Mais il y a encore une autre façon d'être innocent, c'est de se rendre coupable. Ce que montre Freud lorsqu'il parle des criminels par sentiments de culpabilité : personnes qui appellent de leurs voeux la punition qui les soulagera d'une culpabilité plus foncière, où la déclaration de culpabilité sur le plan judiciaire les soulagera d'une culpabilité qui les habitent. Cela peut être pour ces personnes le moyen d'échapper à une foncière innocence au sens où ils se sentent animés par des impératifs, des nécessités qui les dépassent, dont ils sont l'objet, et de trouver dans la déclaration de culpabilité, de responsabilité un statut de sujet ayant à répondre de ses actes. Le pire de la jouissance s'incarne dans l'innocence, et la culpabilité peut permettre, d'instituer le sujet.
  • Mais cela pose aussi tout le problème de l'articulation responsabilité /soin. Traditionnellement en droit, la notion de responsabilité était liée à la notion d'intentionnalité, c'est à dire l'imputation d'un acte à un sujet qui doit en assumer sa causalité, et on attendait précisément du jugement qu'il établisse le partage entre ce qui relève de la faute, de la sanction et ce qui relève du symptôme, du soin. Dans le cadre des infractions sexuelles, l'expertise ordonnée dès le stade de l'enquête n'aura pas tellement à se prononcer sur la responsabilité, ni même la dangerosité, mais sur l'accessibilité au soin. Si le juge reste théoriquement toujours libre de son jugement on peut s'interroger sur le poids de cette expertise sur le jugement et donc sur ce qui est pris en considération de la faute et du symptôme. Et d'autant plus qu'une injonction de soin peut venir en alternative d'une peine privative de liberté qui prendra effet si le soin s'interrompt : le soin ou la peine ? Condamnation par le soin ou soin par la peine ? Toujours est-il que nous nous retrouvons avec des coupables sans culpabilité et une culpabilité sans coupable. On peut mesurer là, à la lecture de Freud, toute la difficulté que peuvent rencontrer les travailleurs sociaux à trouver ce qui constitue la pierre angulaire de leur travail : la culpabilité. Mais si nous élargissons le champ, avec la notion de responsabilité sans faute, avec les incriminations pour " imprudence ", " négligence ", " risque causé à autrui ", nous prenons la mesure de cette disjonction entre l'acte et l'intention qui revient à éliminer le sujet de son acte, de le confronter à la jouissance de l'Autre.

• Le droit lui aussi devient un objet de consommation courante : la revendication de droits subjectifs fait du justiciable un individu seul, tout entier détenteur de droits, sidérant toute autre forme de responsabilité qui peut supporter des fonctions sociales ou l'intérêt public ; un enfant dans un rapport à l'Autre qui lui est tout entier redevable de soins. Le droit vient s'inscrire dans une relation de besoin.

Pour conclure...

Mon projet était non pas de conceptualiser la violence mais de l'aborder à partir de concepts utilisés dans le cadre de discours qui traitent de cette jouissance, et de tenter de leur redonner une valeur signifiante susceptible de dénuder le symptôme dont ils participent. Ce faisant, mon espoir était de leur permettre un jeu susceptible d'y inscrire des pratiques professionnelles différentes -qui sont les vôtres-, c'est à dire finalement à travailler à l'élaboration d'un lien professionnel, d'un lien social. Je ne sais pas si j'y suis parvenu. Au-delà de cela il me semble qu'une ligne de faille va animer ces journées et que je formulerai de la manière suivante: " Il n'y a pas de violence

des jeunes au sens où les jeunes en seraient les auteurs. Il y a violence des jeunes au sens où les jeunes en sont les agents. Mais, et c'est là la difficulté, il

ne peut y avoir de dépassement de la violence par les jeunes qu'à les convoquer comme sujets dans leurs symptômes, auteurs de leurs actes, et il ne peut y avoir dans ce sens de réponse à la violence des jeunes qu'à y répondre comme Autre c'est à dire comme sujet, non réductible à un discours ". En tout état de cause, il me semble qu'il y a nécessité de relancer une réflexion sur l'insertion, la question du sujet au travers du lien social, qu'on la décline sous l'angle de la prévention ou de la réinsertion. Sa particularité et sa difficulté me paraissent être, justement, d’échapper à tout discours constitué, institué, de se situer dans l'écartèlement des différentes logiques de discours qu'ils soient policier, juridique, pénitentiaire, médical, éducatif, criminologique ou scientifique, de devoir interroger les mots d'ordre et les slogans, les symptômes, ce qui peut être l'apport possible d'un tel type de session.